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Crise du monde paysan : en finir avec l’agro-capitalisme

Hausse des prix alimentaires, baisse des revenus des agriculteurs, pénurie d’eau, dérèglement climatique, appauvrissement des sols : la crise écologique et la crise agricole se superposent et forment un cocktail explosif.

On ne peut qu’être frappé par l’inégalité de traitement entre les militant·es écologistes et paysan·nes condamné·es récemment pour leur action à Ste-Soline contre un chantier de méga-bassines, et le traitement médiatique, mais surtout politique, réservé à l’expression du mécontentement des agriculteurs par un gouvernement qui cultive le « deux poids, deux mesures ». Ainsi lundi, le ministre de l’intérieur indiquait qu’il ne ferait pas intervenir les forces de l’ordre contre les barrages routiers installés par les agriculteur·trices en colère. Il est vrai que le gouvernement partage avec le « syndicalisme » paysan majoritaire, celui de la FNSEA, et les politiques destructrices de l’UE, la responsabilité de la crise actuelle…

L’agriculture est un secteur fondamental pour l’avenir des sociétés, car il s’agit d’assurer l’alimentation de la population, il s’agit de nous nourrir. Pas d’agriculture, pas de nourriture, pas de futur, dit le slogan.

C’est un secteur dont les activités sont par nature liées aux écosystèmes, à l’eau, à la météo et au climat. C’est aussi un secteur qui a un très gros impact par ses pratiques sur l’eau, les paysages, la biodiversité. C’est donc un secteur en première ligne face à la crise écologique et à la bifurcation urgente pour répondre aux besoins alimentaires de toutes et tous, en quantité et en qualité, en préservant le climat et la biodiversité. C’est l’un des secteurs les plus mis à mal par les politiques néolibérales et leur sacro-sainte concurrence-libre-et-non-faussée, leur doctrine du renard libre dans un poulailler libre. C’est aussi en Europe un secteur dominé par l’agro-business et façonné par un demi-siècle au moins de productivisme destructeur pour les écosystèmes et les sociétés rurales.

La spéculation sur les matières premières, sur l’énergie va bon train depuis plusieurs mois. Les prix pour la population augmentent fortement. Les prix des denrées alimentaires n’échappent pas à la tendance alors que « paradoxalement » le prix d’achat des productions agricoles aux paysan·nes a baissé. Même quand les prix augmentent pour les petits producteurs, ils restent soumis à des mécanismes d’endettement qui les étranglent. Ainsi, le prix conventionnel du lait a bien augmenté cette dernière année, mais beaucoup de producteurs ont investis beaucoup dans des systèmes coûteux qui en plus sont gros consommateurs d’énergie et d’intrants et se sont ainsi beaucoup exposés à l’endettement et ont fragilisé leurs revenus.

Quoiqu’il en soit, les multinationales de l’agroalimentaire font leur loi. Ainsi le groupe Lactalis, 6e fortune française, 49e fortune mondiale, s’est affranchi unilatéralement, sans s’attirer de sanction du gouvernement, de la réglementation sur les prix du lait qui impose de ne pas acheter à un coût inférieur au prix de production. La situation des prix agricoles est largement la conséquence de l’existence de puissants groupes capitalistes en situation de monopole et qui profitent de la logique de marché tout en étant protégés par les gouvernements et la FNSEA à laquelle ils sont structurellement liés. Pendant ce temps, la population et les plus petits producteurs trinquent.

Ce contexte déjà très tendu sur le plan social et économique se combine à l’urgence de lutter contre le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité et leurs conséquences. Or, ni l’UE, ni les gouvernements néo-libéraux ne veulent remettre en cause le libre-échange, la concentration agro-industrielle et le modèle agro-productiviste. Les mesures prises font payer la facture aux citoyen·nes et aux plus petits exploitant·es agricoles, sans apporter de solution aux problèmes économiques, sociaux et écologiques qui entretiennent la spirale de la crise. Les dégâts environnementaux sont considérables et en même temps le monde agricole est plongé dans une crise de revenu de plus en plus grave

La colère des agriculteur·trices est profonde, comme on le voit en Allemagne et maintenant en France et en Grande-Bretagne, mais également dans d’autres pays en Europe. Elle ne se résume pas à l’exaspération face aux «mille-feuilles administratifs». Les agriculteur·trices en Europe sentent qu’ils arrivent à un point de bascule :

  • Avec des prix agricoles bas du fait de la concurrence et avec l’augmentation du prix de l’énergie, beaucoup n’arrivent pas à vivre de leur travail ;

  • Sur un marché mondialisé et dérégulé, dans ce libre-échange qui forme le cœur du projet de l’Union Européenne, ils n’ont aucune maîtrise, ils sont à la merci des groupes industriels de l’agroalimentaire et de leurs fermes-usines à l’étranger ;

  • Si l’agriculture capitaliste est au cœur de la crise écologique par son rôle dans l’effondrement de la biodiversité et sa contribution aux émissions de carbone, les agriculteurs eux-mêmes sont victimes de cette crise. Leurs activités étant étroitement liées à la météo et au climat, ainsi qu’à la qualité des sols et à l’eau, ils sont en première ligne des effets désastreux du dérèglement climatique – entre grêle, sécheresse, inondations et incendies – et de la destruction des écosystèmes…

  • Cela fragilise encore davantage leur production et nécessite que des changements de pratiques agricoles soient opérés de toute urgence. Des changements nécessaires dont, pour l’énorme majorité, ils n’ont pas les moyens.

  • Il faut aussi ajouter que beaucoup d’entre eux sont dans une impasse qui est purement celle du système agro-productiviste lui-même, qui les entraîne dans une fuite en avant sans issue économique, sociale et écologique : les paysans sont majoritairement victimes des orientations libérales encouragées pour la FNSEA et les chambres d’agriculture, dans le sens de l’investissement massif, de l’extension de bâtiments, de la modernisation, automatisation à outrance… dont ils ne peuvent rembourser les emprunts.

Les dernières crises de l’élevage bovin ont pourtant mis en lumière les failles de ce système productiviste, puisque les éleveurs et éleveuses en système herbager (bio ou non) avec le minimum d’intrants sont celles et ceux qui ont pu tirer un minimum de revenu et ont, pour la majorité, pu continuer leur activité.

Le caractère technocratique des décisions prises à Bruxelles et leur caractère profondément inégalitaire nourrissent le ressentiment des agriculteur·trices et alimentent une hostilité à l’UE sur des bases souvent réactionnaires. Dans ce contexte, on le voit depuis deux semaines en Allemagne et maintenant en France, la colère déborde et menace de s’étendre en se radicalisant sur des bases hostiles à toute mesure écologique et à toute fiscalité.

Or, le syndicat majoritaire du secteur, la FNSEA, dont le dirigeant actuel est toujours président du Conseil d’Administration de la multinationale de l’agrobusiness Avril, est au cœur du problème. C’est son héritage et celui des politiques agricoles néolibérales et productiviste dont elle est la cheville ouvrière depuis des décennies qui est à la racine de la crise actuelle. Elle ne peut pas apporter de solution pour que les paysan·nes petit·es et moyen·nes producteur·trices tirent un revenu de leur travail et pour les défendre contre les géants de l’agro-business auxquels elle est structurellement liée. Elle représente en outre, on l’a vu avec les méga-bassines du Poitou et d’ailleurs, l’une des principales forces de résistance à toute mutation des pratiques dans le sens de la préservation des sols, des ressources et des écosystèmes dans le domaine agricole.

Dans ce contexte de crise profonde, avec un syndicat majoritaire qui est lui-même au cœur des problèmes qu’affrontent les agriculteur·trices et qui court après une base radicalisée par la crise, dans un contexte national et international de montée des mouvements réactionnaires, un risque fort existe de voir ce mouvement de colère des agriculteur·trices recupéré par l’extrême-droite. On note ainsi la place dans certaines actions de la Coordination rurale, proche du Rassemblement national et de l’extrême droite.

Le ressentiment des agriculteur·trices face à la crise qu’ils subissent se double d’un ressentiment plus diffus. Iels se pensent, comme tout le monde rural : retraité·es et ouvrier·ères, isolé·es et méprisé·es des autres secteurs de la population. Iels se voient disparaître, le nombre de fermes diminuant d’année en année. Et iels se sentent tributaires de dirigeant·es et de politiques de plus en plus éloigné·es des citoyen·nes, qui ne connaissent pas leur quotidien, qui ne connaissent pas leurs difficultés et la complexité de produire dans ce contexte de sécheresses récurrentes et durables, d’épisodes météorologiques violents beaucoup plus fréquents.

Il est plus facile alors de trouver des boucs-émissaires dans les écologistes et les associations de défense de l’environnement, que d’affronter les vrais responsables et de répondre aux enjeux écologiques et sociaux très profonds de la crise.

Pourtant, des solutions existent. Des solutions progressistes, solidaires et respectueuses des écosystèmes qui peuvent être prises tout de suite, maintenant, en urgence :

  • Mise en place de prix planchers basés sur les coûts de production ;

  • Suspension des traités de libre-échange ;

  • Mise en œuvre de la clause de sauvegarde afin d’interdire l’importation de produits agricoles qui ne respectent pas les règles sociales, sanitaires et environnementales indispensables à la préservation de la santé humaine, de la qualité de l’eau, de la biodiversité ;

  • Refonte de la Politique Agricole Commune qui doit avoir comme boussole les emplois paysans, les revenus et la préservation des écosystèmes, plutôt que des aides pour lesquelles la surface agricole utile est prépondérante ;

  • Déblocage d’un budget à la hauteur des enjeux, de l’ordre de plusieurs milliards, pour mettre en place la bifurcation écologique urgente dans le secteur de l’agriculture, accompagner la reconversion des exploitations, faire l’acquisition de terres agricoles pour l’installation de paysan·nes en agriculture écologique.

  • La protection des zones naturelles pour préserver la biodiversité et la qualité de l’eau. La préservation des terres agricoles, et l’arrêt de l’artificialisation de terres pour de grands projets inutiles. La mise en œuvre d’une agriculture écologique à même d’entretenir les territoires et de contribuer à les faire vivre en relation avec d’autres usages sociaux, en préservant leur biodiversité.

La crise du monde agricole est particulièrement manifeste et aigüe en France quand on considère la crise de la reprise des exploitations. La Confédération paysanne propose d’installer un million d’exploitant·es dans les dix ans pour assurer une agriculture paysanne à même de nourrir convenablement la population française. Il y a actuellement moins de 500 000 agriculteurs et agricultrices et la moitié vont arrêter leur activité dans les dix ans à venir.  Or les possibilités de reprises et d’installation sont bloquées par le contrôle exercé par les banques sur le crédit et le foncier agricole qui imposent des conditions exorbitantes aux jeunes qui voudraient s’installer. Le contrôle exercé par le système agro-capitaliste sur l’agriculture est aujourd’hui à la fois le principal facteur de la crise du revenu paysan, de la spirale productiviste destructrice des éco-systèmes, et le principal verrou à la transition vers une agriculture paysanne et écologique.

Les paysan·nes et la population dans son ensemble ont un intérêt commun à sortir du système productiviste de l’agro-capitalisme. Ce système leur est également coûteux. Il n’assure ni des revenus paysans décents, ni une alimentation de qualité à des prix accessibles. Son coût social et environnemental est énorme. En vérité ce système fait payer à toute la société et aux paysan·nes le prix de ses profits exorbitants : sur le terrain de l’environnement et de la santé, sur le terrain de subventions et des aides qu’il perçoit, sur le terrain de l’aménagement du territoire désastreux qu’il entraîne. Il y a urgence à signer un nouveau contrat social et écologique avec le monde agricole. Un contrat qui :

  • assure aux paysan·nes de tirer un revenu de leur travail, un revenu suffisant pour mener une vie digne ;

  • vise à préserver et même à accroître le nombre d’emplois dans le secteur agricole ;

  • assure la souveraineté alimentaire afin de répondre aux besoins alimentaires, en quantité et en qualité, de l’ensemble de la population ;

  • préserve les ressources en eau, protège les écosystèmes et lutte résolument contre le réchauffement climatique. Ces mesures d’urgence doivent être prises pour répondre à la crise. Ces questions devront également irriguer le débat politique des prochaines élections européennes.

La mise en place d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation pourrait aider à élaborer, financer et gérer ce contrat entre la société et le monde paysan qui la nourrit. Sortir l’alimentation et la production agricole de la stricte logique du marché, pour assurer à la fois un revenu décent à l’agriculture paysanne et écologique et un droit à se nourrir pour la population. C’est un outil qui peut répondre à la crise agricole et à la crise alimentaire tout en préservant les ressources en eau, la biodiversité et en luttant contre le réchauffement climatique. Ce sont ces solutions et cette orientation à la fois sociale, démocratique et écologique, que portent la gauche de rupture et les mouvements sociaux écologiques comme le syndicalisme paysan de justice sociale et écologique incarné par la Confédération paysanne.

Boris Chenaud, Damien G, Claire Schweitzer, Emmanuel Arvois

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