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Nupes, une gauche pour gagner par Clémentine Autain

L’alliance fête ses 1 an. Ça tiraille mais l’union tient bon, et ce malgré la chronique d’une mort annoncée par ses détracteurs. La Nupes est-elle dépassée ou doit-elle se dépasser ? Alors qu’elle est l’objet de commentaires en tous sens, je veux ici défendre ce que la Nupes représente d’essentiel pour gagner et quelles fragilités elle doit à mon sens surmonter pour y arriver. 

Le curseur de l’union du côté de « l’autre gauche »

Créée en 13 jours et 13 nuits, ce rassemblement politique inattendu impulsé par Jean-Luc Mélenchon avec LFI a permis de doubler le nombre de député.es de gauche et écologistes en juin dernier. Au-delà de l’accord électoral, la Nupes traduit un tournant politique majeur car longtemps le Parti socialiste a dominé l’union à gauche. Pas celui de 1981 qui assumait une ligne de rupture mais un PS incarnant une gauche très modérée, dite d’accompagnement, voire de fourvoiement total dans les logiques néolibérales. Avec la Nupes, c’est le pôle radical, de transformation sociale et écologique, qui devient le cœur du rassemblementpuisque, forte de son score à la présidentielle, la France Insoumise en est le fer de lance.

Je comprends que certains en soient troublés voire fâchés… Comment un tel bouleversement pourrait-il ne pas susciter des résistances et des interrogations ? Comment imaginer que les tenants d’un projet plus modéré ne rêvent pas de reprendre la main ?

Après les échecs de la social-démocratie partout en Europe et le quinquennat Hollande, le PS s’est effondré. En Italie, pour prendre un pays aux fortes ressemblances avec le nôtre sur cet aspect politique, la gauche a quasiment disparu après la sinistre expérience de Romano Prodi qui a emmené toute la gauche dans son désastre. En France, la candidature de Jean-Luc Mélenchon avec le Front de gauche puis la France Insoumise a empêché un scenario à l’italienne. C’est parce qu’elle n’était pas comptable de l’ère Hollande qui a tant déçu dans le pays que « l’autre gauche » a ravivé la flamme sociale et écologique. C’est parce qu’elle a assumé sa volonté de rupture avec le néolibéralisme et le productivisme qu’elle a suscité l’engouement. C’est parce qu’elle a affiché un profil neuf et un rapport critique aux institutions existantes qu’elle a convaincu.

Ce nouveau centre de gravité n’est pas un fait passager : il caractérise la gauche dans sa forme contemporaine. Ce n’est pas un hasard si à EELV ou au Parti socialiste, la critique de la loi du marché et de la marchandisation de tout prend davantage de place. Ce cœur de projet offensif, porteur de ruptures, capable de changer franchement la donne, nous en avons besoin pour dynamiser notre ancrage dans les catégories populaires et la jeunesse. Nous en avons besoin pour porter une alternative et non une alternance telle que nous en avons vécu pendant des décennies, au point de perdre de vue la différence entre la gauche et la droite et d’arriver au désastreux « en même temps ».

Dépasser la fracture des « deux gauches » 

La Nupes a réussi à dépasser deux grandes divisions qui ont longtemps fracturer à gauche. La première vient du Traité constitutionnel européen de 2005. Le « non de gauche », dont la dynamique a permis le rejet par referendum du TCE, a laissé des traces. L’opposition avec les tenants du « oui » à gauche fut sévère… et durable. Ce qui se jouait, c’était avant tout le rapport au libéralisme économique. Doit-on l’affronter ou s’en accommoder ? La dynamique à gauche est venue de ceux qui ont défendu à l’époque le « non » au TCE, particulièrement fort dans les milieux populaires. Mais du côté des tenants du « oui » à gauche, les critiques du néolibéralisme, de la marchandisation et de la concurrence si chers à l’Union européenne se multiplient. S’il reste des différences d’approche, les positions ne sont plus clivées comme hier et l’accord devient possible. Manon Aubry a raison d’insister sur nos votes très semblables au Parlement européen et sur le fait qu’il n’y a pas de désaccord insurmontable. C’est d’ailleurs ce que la Nupes a démontré. Sortir par le haut de cette césure qu’avait provoquée si durablement la formation de deux camps lors du référendum européen de 2005 est une avancée considérable.

L’autre fracture, c’est Manuel Valls qui en a fait ses choux gras. Nous l’avons vue éclater avec l’affaire de la candidate voilée du NPA en 2010. Le sort des femmes voilées en République est devenu un sujet de premier plan, divisant la gauche en deux morceaux bien caricaturés. Des piscines non mixtes au port du hijab sur les plages, les polémiques se sont suivies et ressemblées pour opposer toujours plus violemment deux camps. Et c’est Manuel Valls qui a théorisé « les deux gauches irréconciliables », en séparant le bon grain – les soi-disant Républicains, « les vrais » – de l’ivraie – les désormais fameux « islamo-gauchistes ». Toutes les composantes de la gauche se sont retrouvées piégées par cette ligne de fracture artificiellement entretenue et nous emmenant tous sur le terrain des droites dures. En réalité, et j’en suis convaincue depuis longtemps, il n’y a pas deux camps mais un continuum de positions. En dehors des deux extrémités qui sont des impasses, les convergences d’ensemble sont réelles et masquées par le matraquage de la fracture. Se sortir de ce piège, de cette tension, n’avait rien d’évident. Je ne dis pas qu’il n’en reste rien, je ne dis pas qu’il n’y a pas de différences d’approche mais, avec la Nupes, la théorie des deux gauches irréconciliables a vécu. La recherche d’une entente rationnelle, reposant sur des principes partagés, supportant d’éventuelles divergences d’approche sur certains cas pratiques, a pris le dessus. Des procès peuvent continuer d’être instruits mais chacun semble comprendre désormais que c’est l’extrême droite ou Gérald Darmanin avec la macronie qui cherchent à tirer bénéfice du procès en antirépublicanisme de notre gauche. Et qu’il convient d’être soudés face à ces faussaires de la République, pour reprendre le titre d’un court essai que j’ai publié à ce sujet (1). Que Carole Delga ou Bernard Cazeneuve continuent dans cette voie, en dénonçant les « ambiguités » (mot valise qui amène la suspicion et non l’argumentation) de certains dans la Nupes, ne peut balayer le mouvement de fond qui raccorde au lieu de déchirer. Je constate que ce sont les mêmes qui ont tant de difficultés à se détacher du bilan de François Hollande(2). Quand je vois que Manuel Valls en est maintenant à défendre la théorie du choc des civilisations dans un colloque de Valeurs Actuelles, je me dis que la pente peut être terrifiante quand elle est dévalée…

L’union à gauche, indispensable avec la tripolarisation

Le paysage politique n’est plus celui d’hier où le balancier se jouait entre la droite et la gauche. Ce sont désormais trois pôles qui s’affrontent : la macronie, l’extrême droite et nous. Cette donnée nous donne de nouvelles responsabilités. Car, dans cette nouvelle configuration, si l’on fracture notre pôle de gauche et écologiste, quelles chances avons-nous de gagner ? C’est là que j’ai du mal à suivre ceux qui font des leçons de « gauche de gouvernement » aux tenants de la Nupes. Comment comptent-ils constituer une majorité, condition pour gouverner, sans la principale force de la Nupes, et donc de la gauche, la France Insoumise contre laquelle ils ne mâchent jamais leurs mots ? C’est pour moi une grande énigme… Quel est le plan B à notre rassemblement ? On peut émettre des critiques, vouloir la faire évoluer dans un sens ou l’autre, mais offrir une perspective crédible de gauche sans la Nupes, et plus précisément sans la France Insoumise, il n’y a là rien de sérieux. C’est un no man’s land qui se fonde sur la nostalgie d’un temps révolu. Cela ne signifie pas que jamais, au grand jamais, une gauche très modérée ne pourrait revivre et que les insoumis ne pourraient perdre de leur influence. Quelques exemples européens sont là pour nous le rappeler. Mais à l’heure actuelle en France, on ne voit pas comment, pris en étau entre la macronie et la Nupes, les héritiers acritiques d’une « gauche » qui a dramatiquement échoué et trahi ses principes fondamentaux pourraient émerger et supplanter notre cadre de rassemblement, qui a notamment fait ses preuves aux législatives.

Si l’on veut être sérieux, représenter une alternative à la macronie, empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir et apporter des réponses aux souffrances des Français, la Nupes est le bon cadre de départ. Parce qu’elle rassemble sur un contenu de changement net d’orientation, à la fois social et écologique.

Combler les fragilités

Et pourtant… La Nupes demeure fragile. Les médias ne sont pas en reste pour titrer et insister sur ses failles, pour pointer le danger qui pèse sur son existence. Je ne donnerai pas ici mon avis sur les déclarations de tel ou tel, bien que parfois j’en brûle d’envie, car je n’ai qu’une obsession, un cap : le renforcement de notre cadre. Je suis convaincue qu’il faut sortir du simple accord électoral pour faire vivre la Nupes, de haut en bas, de bas en haut.

Les espaces existants pour faire vivre la Nupes ne sont visiblement pas suffisants, et ceux qui existent ne sont pas suffisamment satisfaisants. En même temps, la Nupes n’a qu’un an ! Le cadre actuel, qui existe de façon sommaire avec une « interorga », ne permet visiblement pas d’arbitrer les désaccords, de mettre suffisamment d’huile dans les rouages entre les différentes forces politiques. Comme à chaque fois que le cadre du dedans est inexistant ou ne le permet pas, le débat se fait essentiellement en dehors, ce qui n’est pas toujours le meilleur moyen de régler des différends… L’intergroupe Nupes à l’Assemblée nationale fonctionne de façon plus fluide, notamment parce que tous les députés ont été élus grâce à la Nupes, ce qui donne du cœur à l’ouvrage, et que nous travaillons essentiellement sur notre opposition à la macronie.

Dans ce type d’alliance, il y a toujours la tentation du plus fort à l’hégémonie et des partenaires au repli. La Nupes ne fait pas exception : elle est prise en tenaille par ces deux tropismes qui, alimentés en interne dans chacune des formations, se renforcent mutuellement. Un étau qu’il faut desserrer en réussissant à mieux faire vivre le pluralisme et la cohérence d’ensemble. C’est une tension, mais elle est indispensable. C’est notamment à celui qui est le pivot de l’union de chercher sans cesse les moyens de tenir au mieux cet équilibre indispensable à la pérennité du cadre commun. Mais si des partenaires mettent régulièrement en péril la cohérence commune, la tâche devient mission impossible.

Par expérience, je sais combien on peut s’engluer dans des débats sans fin sur les modalités de fonctionnement, surtout quand le problème est ailleurs : dans la volonté politique. Alors oui, idéalement, il faudrait à la fois des collectifs locaux et des espaces pour débattre ensemble de la stratégie et du programme, qui ne soient pas en cercle fermé mais très ouvert sur la société. Mais il est parfois préférable d’avancer un pas après l’autre plutôt qu’à marche forcée.

C’est pourquoi à ce stade, donner plus de vitalité à ce qui existe déjà et faire ensemble me semble la priorité. Agir, se tourner vers l’extérieur, c’est souvent le moyen le plus simple pour coaguler des forces. Après le travail réalisé sur les retraites, avec des meetings réussis partout en France, nous pourrions lancer des campagnes communes contre la vie chère en mettant en avant nos propositions, de la taxation des profits à l’indexation des salaires sur l’inflation, en passant par la relocalisation de l’économie, ou initier des assises pour la démocratie, les libertés publiques, la VIe République, qui pourraient s’intituler : qui décide ? Porter nos idées communes en associant les militants et sympathisants de nos différentes sensibilités, c’est une façon efficace de rendre évident notre union et de nous renforcer auprès des Français.

Faire des européennes un atout

Même si elle paraît lointaine et totalement absente des préoccupations des Français, l’échéance est évidemment dans les têtes des responsables politiques. Logique, c’est la prochaine élection au suffrage universel. En septembre auront lieu les élections sénatoriales où nous devrions là encore travailler à construire des convergences et à avancer ensemble, permettant de dépasser les clivages locaux et de territorialiser notre rassemblement, préparant ainsi les prochaines échéances locales – mais l’alliance Nupes est bien difficile à réaliser pour cette échéance… La direction d’EELV, par la voix de Marine Tondelier, ne cesse d’insister sur la volonté de partir seul. Sandrine Rousseau et Julien Bayou ont fait entendre une musique différente. Avec Fabien Roussel, le PCF envoie des signaux qui indiquent une volonté d’émancipation de la Nupes. Et le PS d’Olivier Faure, ardent et brillant défenseur de l’union, est fragilisé en interne par ceux qui ne rêvent que d’une chose, en finir avec l’alliance avec LFI. Aujourd’hui, seule la France Insoumise défend clairement l’objectif d’une liste commune aux européennes, comme l’a rappelé Manuel Bompard dans le JDDou Manon Aubry dans Libération (3). Derrière la volonté de listes séparées, il y a celle de rééquilibrer le rapport de force interne à la Nupes constitué après les 22% de Jean-Luc Mélenchon et les faibles scores des autres. Mais il ne faudrait pas perdre le fil commun en route…

Pour ma part, je crois sincèrement que nous devrions partir sous la bannière Nupes, et ce pour trois raisons. D’abord, la tripolarisation du champ politique nous oblige : si nous partons éclatés façon puzzle, la bataille se jouera entre le RN et la macronie. Nous sortirons du tableau général, nous ne pourrons pas arriver en tête de l’élection, ni même deuxième. Cela aurait un impact sur le paysage politique alors que la course contre la montre face au RN est engagée. Les européennes peuvent être l’occasion de nous affirmer alors que la division affaiblirait immanquablement notre influence. Ensuite, si nous voulons gouverner ensemble, il faut approfondir ce qui nous rassemble sur le rapport à l’Union européenne. Pour que les Français jugent crédibles notre union, ce travail de mise en commun de notre projet à cette échelle majeure de pouvoir est incontournable. Bâtir une liste ensemble, c’est l’occasion de solder certains comptes du passé et de nous projeter dans l’avenir. Nous pouvons trouver cette vision commune parce que, contrairement à une impression générale, ce qui nous rassemble est aujourd’hui plus fort que ce qui nous divise – la preuve par nos votes au Parlement européen qui sont bien plus convergents qu’on ne le croit et que les polémiques dans le débat public ne le laissent penser. Qui aurait cru que nous nous mettrions d’accord sur des centaines de propositions en quelques jours en juin dernier ? Si nous nous y mettons avec la volonté d’aboutir, je pense que nous y arriverons. À l’inverse, si nous partons séparément, la logique de campagne presqu’imparable aboutira à nourrir et grossir les divergences. Enfin, comme je suis convaincue que nous devons « faire ensemble » pour nous renforcer, mener une bataille électorale en commun est gage d’inclusion de nos forces et de crédibilité de la Nupes aux yeux des Français. Pour gagner en 2027, il faut que notre rassemblement gagne en crédibilité, qu’il apparaisse stable et prêt à gouverner. Les européennes peuvent constituer un moment fort de cette consolidation de notre union.

Tenter de convaincre ne doit pas signifier contraindre. Si nous échouons à faire cause commune aux européennes, est-ce la fin de la Nupes ? Ce sera difficile à surmonter, et nous en avons un avant-goût dès aujourd’hui avec les difficultés rencontrées par la Nupes qui ne sont pas sans lien avec l’idée que chacun reprendrait ses billes en juin 2024… Et pourtant, même dans cette hypothèse, il le faudra. La Nupes doit pouvoir survivre à une élection intermédiaire qui ne verrait pas de liste commune – et d’ailleurs Marine Tondelier a affirmé la volonté d’une candidature unique pour 2027, engagement important s’il en est. Car il n’y a pas d’autre chemin que l’union pour gagner dans le pays, et la pression du « peuple de gauche et de l’écologie » sera là pour nous le rappeler.

Clémentine Autain

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